Pierre des morts (pierres aux morts)

Les pierres aux morts avant l'achat du corbillard
Insolites, les "pierres aux morts" ou reposoirs font partie d'une liste impressionnante de vestiges, qui faisaient partie intégrante de l'environnement de nos ancêtres.
Souvent oubliés, parfois cachés, ils sont de plus en plus souvent remis en valeur par les municipalités ou de simples particuliers, soucieux de conserver ces témoins privilégiés de l'histoire…

Notre imagination doit s'arrêter ici car un autre emploi plutôt insolite était réservé à cette pierre qui n'est d'ailleurs pas la seule en Charente. Au moins trois cas recensés dans le canton de Villefagnan.


 
En effet, une deuxième existe également à Courcôme, au carrefour de la route de Charmé avec celle menant à Magné, et nous en connaissons également une troisième à Brettes. 
Notons au passage que Marc Leproux signalait, en 1959, dans son ouvrage " Du berceau à la tombe " quelques pierres à Saint-Maurice-des Lions en région Confolentaise, à Magnac-sur-Touvre en Angoumois et à Chantemerle en Saintonge.

La chapelle Saint Antoine de Tuzie se situe dans le cimetière de Courcôme.
 
Les habitants de Tuzie, de tous temps, ont inhumé leurs morts à Courcôme, autour de l'église, puis dans le cimetière, dans un carré situé à gauche en entrant.

Avant le corbillard, le tombereau ?
La distance, la topographie de la route entre les deux bourgs, ne facilitaient pas le déroulement des enterrements. Les chemins n'étaient pas goudronnés, et les pluies hivernales compliquaient les déplacements du convoi mortuaire.
Lorsqu'il fallut établir vers 1840 le chemin départemental 27 (RD 27), dit chemin de Sauvagnac, les élus durent se battre pour obtenir que son tracé traverse Tuzie, relais entre Courcôme à Salles-de-Villefagnan.
M. Poitevin, conseiller général et maire de Villefagnan, s'adressant au préfet le 9 novembre 1838 : "Cette commune (Tuzie) qui mérite de fixer l'attention de l'administration communique difficilement avec celles qui l'environnent. Un très mauvais chemin la sépare de Courcôme à qui elle est réunie pour la perception et pour l'exercice du culte religieux et où elle est obligée de porter ses morts…" 
Jean Hugon, maire de Courcôme, soutenait aussi son collègue de Tuzie, en adressant le 14 novembre 1838 cette supplique au préfet : "En faveur de la commune de Tuzie qui est qu'étant réunie à celle de Courcôme pour le spirituel, et n'ayant pas d'église ny cimetière on est obligé d'y porter les corps morts en suivant un chemin difficile"
Les corps ont été longtemps transportés sur des perches, sans cercueil, avant d'être posés dans un tombereau.
Ainsi avant l'arrivée d'un corbillard à Tuzie (bien après 1900), le défunt était acheminé vers l'église de Courcôme sur une charrette, dans un tombereau, jusqu'à la "pierre aux morts" (ou reposoir), sur laquelle le cercueil était posé.
La famille, soufflait quelque peu, alors que le curé venu sur place, accompagné des enfants de chœur, bénissait le corps. Le prêtre, après avoir fait le signe de croix sur le cercueil, disait : "Que le Seigneur, lumière pour ceux qui gisent dans l'ombre de la mort, guide nos pas sur le chemin de la paix". (Sefco : Aguiane juillet-août 1988).
Puis avait lieu la cérémonie de "la levée du corps". Les porteurs, se saisissaient alors de la bière, à bras ferme, et derrière le curé, suivis du cortège, s'élançaient vers l'église éloignée de 300 mètres. (On dit que dans certaines paroisses, semble-t-il, le curé se rendait au domicile du défunt et précédait le cortège).

Il en existait sans doute dans toutes les paroisses de la Charente, au moins dans celles dont l'église desservait plusieurs villages éloignés, comme à La Magdeleine, ou à Empuré.Que sont-elles devenues ? Nul doute que l'on va en découvrir d'autres rapidement !
Le nom de reposoir est également employé : sur ce reposoir, on posait le Saint Sacrement les jours de procession.
Ces reposoirs se situent parfois, comme en Bretagne, à proximité immédiate de l'église.

Un premier exemple nous est offert dans le canton de Villefagnan, lorsque l'on descend de Tuzie pour aborder Courcôme. A mi-côte sur la gauche, à la hauteur d'un petit carrefour et sous une pancarte, une grande pierre baignée de soleil, posée à plat, force notre réflexion. 
Réinstallée et remise en valeur par la municipalité de Courcôme, régulièrement entretenue, cette pierre pouvait être à l'origine, soit un dessus de sarcophage, soit une pierre tombale comme il en existe sur le pavé des églises : elle est en effet gravée d'une croix mais ne semble pas porter d'inscriptions. 
A Courcôme, les gens l'appellent "le reposoir". Elle est bien placée dans la pente, et l'on imagine facilement les gens s'y asseyant et soufflant le temps d'une courte pause, quand, depuis Tuzie, venir à pied à la messe à Notre Dame de Courcôme demandait un sérieux effort après avoir franchi successivement les pans de deux vallées conséquentes.

Grâce aux témoignages de M. Robert Partaux, (résidant autrefois à Tuzie), de Jean Flaud et Robert Gallais de Brettes, nous avons pu lever le voile sur ces vestiges de l'histoire, qu'il faudrait d'ailleurs inscrire à " l'Inventaire du petit patrimoine villefagnanais ".Robert Partaux se souvient des obsèques des défunts de Tuzie dans les années 1930, lorsqu'il était enfant. Il fallait venir à Courcôme, car à Tuzie il n'existait, comme aujourd'hui, ni église, ni cimetière. Tuzie et Courcôme sont réunis pour le culte ne formant qu'une paroisse dotée d'une seule église et d'un seul cimetière. Après la cérémonie à l'église, l'enterrement se faisait donc dans le cimetière commun à ces deux communes.

Même pratique à Brettes
L'histoire se répète ailleurs. A Brettes, la population parle de " pierre aux morts ". Le paysage de cette commune est moins vallonné ; la route fatiguait peut-être moins les villageois des alentours qui se rendaient au bourg. 


Personne ne se souvient de l'époque de la "pierre aux morts" à Brettes : Jean Flaud dit le Tanneur (surnom officiel de ses aïeux), enfant de chœur vers 1928, précise qu'il existait déjà un corbillard (à Villefagnan, le premier est acheté en 1900).
Cependant, chaque aîné de la commune, dans sa prime jeunesse, a entendu un aïeul parler de cette pierre, et le témoignage est resté. Avant l'achat du corbillard au début du XXe siècle, le corps du défunt était transporté de la même manière qu'à Tuzie, depuis Marsillé (ou depuis Villeret) jusqu'au croisement de la route de Marsillé avec celle de Longré. Là, le cercueil était déchargé puis posé sur la "pierre aux morts".

Il a fallu de la ténacité pour que cette pierre ne soit pas détruite.
Certains avaient même oublié son existence. Cependant, elle a été conservée, et "repose" désormais sur la place de l'église de Brettes, entre deux arbres, derrière le monument aux morts. Et dans les autres paroisses ?

Aussi, interrogeons-nous sur le rôle des pierres tombales situées devant les églises, comme à La Magdeleine…Les enterrements civils (rares sans doute) évitaient cette étape.
Il faut aussi se demander comment pratiquaient les familles protestantes, lorsqu'elles ont été autorisées à enterrer leurs morts dans le cimetière paroissial. Chez ces protestants, la cérémonie religieuse se faisait au domicile du défunt, avant de rejoindre le cimetière.
Saluons ceux qui ont permis la sauvegarde de ces "pierres aux morts" ! Voici, une nouvelle fois, la preuve que bien des éléments de notre petit patrimoine, souvent insolites, pourraient être rapidement oubliés en l'absence de témoignages et d'actions de sauvetage comme celles que nous venons de citer.

Un exemple de pierre des morts en Auvergne : cliquer sur ce lien



 
 
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