La dime en 1790

Perception des dimes ecclesiastiques en Charente en 1790.
Quelques extraits du livre que M. Pierre du Chambon devait consacrer au général Léchelle et que la guerre a empêché de paraître...
Nous allons puiser encore ce mois-ci dans le manuscrit de l'auteur.


On sait que Léchelle depuis son mariage habitait la localité de Mouton. En 1790, il suscita un véritable mouvement populaire coutre le fermier des biens ecclésiastiques de cette paroisse, Jean
Quillard.
Ce dernier a usé de faux-fuyants pour éviter la lutte ; il préfère solliciter l'intervention de Marchais, député du Tiers-Etat d'Angoumois : une décision, prise à Paris en haut lieu, lui semblerait bien plus avantageuse...
Les pages qui suivent vont nous permettre de voir comment le problème, des dîmes ecclésiastiques se pose, non pas dans un endroit déterminé, mais à travers le département tout entier, de quelle manière réagit l'opinion charentaise, en un mot quel est le «climat» de nos contrées après une année de révolution.
Une question vient immédiatement à l'esprit : si Quillard louvoie comme il le fait, n'est-ce pas plutôt parce qu'il sent l'opinion publique unanime à le désapprouver ? A l'en croire, non. Pour emporter la conviction de Marchais sur la singularité de son cas il lui écrit, au contraire, en ces termes le 19 juin, c'est-à-dire au début de son aventure : «Je n'ai pas appris... à Angoulême, La Rochefoucauld, Confolens, Ruffec et autres endroits où je suis allé depuis peu, qu'il y ait aucune paroisse dans la province d'Angoumois et dans celle du Poitou, qui se soit avisée de faire la moindre tentative pour empêcher les fermiers, régisseurs, curés ou autres décimateurs de faire amasser les dîmes et revenus...»
Que le fermier veuille, égarer son correspondant ou qu'il se méprenne lui-même, dans les deux hypothèses son affirmation reste inexacte. A la date où il trace de telles lignes, le feu couve sous la cendre, et depuis longtemps !
D'abord, contester la légitimité de la dîme frise le lieu commun. Voilà dix ans et plus que le débat est ouvert à ce sujet devant l'opinion. Le clergé, avec ses canonistes et ses avocats, soutient que la dîme est une institution de droit divin, le prêtre doit vivre de l'autel ! qu'en cas de conflit la juridiction ecclésiastique est seule qualifiée pour en connaître. Le pouvoir civil incline en sens opposé ; il refuse de comprendre «les contestations, auxquelles la perception de la dîme donne lieu, dans la classe des matières spirituelles». Une littérature fleurit, abondante, autour du problème... sans le résoudre. Ouvrages, traités spéciaux se suivent nombreux, quand ne s'en mêlent point incidemment économistes, jurisconsultes ou rédacteurs de journaux. Munier, par exemple, l'aborde dans son Essai sur l'Angoumois (1779), Souchet y consacre un paragraphe important de ses commentaires sur la Coutume d'Angoumois 1780). Les Affiches du Poitou, qui se lisent dans les provinces charentaises, le soulèvent, à leur tour (mars-mai 1782). Et chacun, avec plus ou moins de véhémence selon son tempérament, fie conclure par la négative.
L'idée que la dîme est un prélèvement abusif chemine dans les cerveaux ; les populations des campagnes, qui en supportent le poids, ne demandent qu'à se laisser convaincre ; une
large fraction du bas clergé, par aveuglement collectif, disons plutôt par démagogie, s'y emploie volontiers. On peut mesurer grâce aux cahiers de doléances l'ampleur du mouvement, l'efficacité de la critique. Quantité de paroisses réclament, certaines vont jusqu'à solliciter la suppression de la dime et son remplacement. Aunac, à une lieue de Mouton, voudrait «que les revenus des biens des ecclésiastiques soient régis et administrés par les assemblées provinciales et sur les revenus pris de quoi les faire vivre honnêtement, et le surplus employé aux besoins de l'Etat.»
Passer ensuite de la théorie à la pratique n'a besoin que d'une occasion favorable ; les troubles révolutionnaires la font naître. Il suffirait à Quillard d'un peu de réflexion pour y voir clair. L'examen attentif de la situation en Charente va nous édifier mieux que ses dénégations.
« Je prends la liberté de vous représenter, dit le curé d'Anville au président de l'Assemblée nationale, dès le commencement d'avril, que les curés à portion congrue n'ont rien reçu au 1er janvier dernier parce que les gros décimateurs, n'étant pas assurés de percevoir les dîmes en 1790, n'ont point voulu faire cette avance. Même refus de leur part au 1er de ce mois, pour le paiement du second quartier...»
A Tusson, les dames religieuses du couvent n'ont pas perçu les arrérages de certaines rentes depuis quinze ou dix-huit ans, sous prétexte que leur régisseur veut employer une mesure plus forte qu'elle ne doit l'être. Aussi les dîmes de 1789 ne sont-elles point encore finies de payer en mai 1790 ; ces braves nonnes sont indulgentes et peu pressées d'exiger les redevances !
«Un bruit se répand dans nos campagnes que les dîmes ne se payeront [pas] cette année 1790 et qu'il sera inutile de s'y présenter, écrivent-elles inquiètes. La plus grande partie de nos tenanciers refuse absolument de payer les rentes attachées à notre communauté.» C'est pourtant ce qui les fait vivre ; ne sont-elles pas plus riches «en dîmes et rentes qu'en fermes» ? Ft d'insister : «Les personnes qui ont coutume de nous fournir les choses nécessaires à la vie, soit par crainte de n'être payées, soit de l'être avec peine, se refusent absolument» à consentir des avances. Nos pétitionnaires sollicitent de la Constituante l'autorisation de céder la régie de leurs biens «à la municipalité, qui usera de son autorité en vertu des décrets» et qui pourra aussi leur procurer quelque crédit. Leurs débiteurs, par contre, l'entendent d'une toute autre oreille. «Avec la meilleure volonté, ils ne pourront jamais tout payer ; les uns disent qu'ils vont abandonner le fonds pour la dette, les autres qu'ils veulent quitter le pays...»
Les habitants de Saint-Martin-du-Clocher défendent «expressément... que le curé prélève les dîmes.» Nous ne les refusons pas, argumentent-ils, mais nous avons un maire très en état de le faire à sa place et qui en rendra compte à la Nation beaucoup plus fidèlement. «Ainsi, Messieurs, écrivent-ils à l'Assemblée, nous vous en prévenons ; nous ne voulons point qu'il (le curé) les prélève...» C'est catégorique !
A Tuzie et à la Croix-Geoffroy, mêmes dispositions d'esprit si le prétexte diffère et si le ton est plus conciliant. «Voulez-vous nous permettre de ramasser nos dîmes en par nous», demandent-ils aux Constituants. «Nous verserons notre part habituelle à notre pasteur, le curé de Courcôme. Les dîmeurs du bourg de Courcôme se sont vantés de ravager nos blés ; il arrivera de l'inconvénient. Comme nos biens ont été arpentés et estimés, nous prendrons l'onzième partie de nos revenus et estimations pour payer notre portion au curé de Courcôme... »
La Chèvrerie se trouve dans un cas spécial aux yeux de ses habitants. Au temporel elle a toujours été considérée comme une paroisse distincte, mais les évêques de Poitiers, dont elle relève au spirituel, en ont fait une annexe ou succursale de Villefagnan. Un vicaire de cette localité était chargé de desservir La Chèvrerie. Or, depuis une trentaine d'années, il n'y a plus ni curé ni desservant ; on doit recourir aux prêtres étrangers pour officier aux enterrements. Ne s'ensuit-il point que le prochain paiement des dîmes est superflu?
Le maire de Condac soupçonne fort que le fermier des biens ecclésiastiques de cette paroisse soit de connivence avec le curé pour ne pas indiquer le chiffre exact des revenus portés sur le bail. Celui-ci, que le fermier refuse de montrer, serait de 600 livres, alors que le curé a déclaré au greffe de la municipalité que ses ressources atteignaient presque 1.200 livres. Le maire estime que la ferme devrait rapporter 1.867 livres environ. Ne pourrait-on pas résilier le bail ? La Nation y gagnerait, dit-il.
Et, ce qu'il ne dit pas, la municipalité administrerait immédiatement les possessions de la cure...
Or, n'en déplaise à Quillard, ces difficultés pour la perception des dîmes ont surgi pendant le deuxième trimestre de 1790, à quelques lieues à peine de chez lui : les paroisses d'Anville, Tusson, Saint-Martin-du-Clocher, Tuzie et la Croix-Geoffroy, La Chèvrerie et Condac appartiennent toutes, en effet, au district de Ruffec, comme Mouton.



 
 
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