L'élection du conseiller général

Au conseil général de la Charente, séance du 21 octobre 1874.
Rapport sur l'élection du canton de Villefagnan, M. Daguerre, rapporteur.
Rapport de la Commission.
Messieurs,
MM. Barillier et de Champvallier étaient tous deux candidats, le 4 octobre, aux élections pour le Conseil général, dans le canton de Villefagnan.
Le nombre des électeurs inscrits était de 3,835; celui des suffrages exprimés, de 3,208 ; le nombre des bulletins déclarés nuls, de 11. Total égal au nombre des votants, 3,219, dont la majorité absolue était de 1,605.
M. de Champvajlier ayant obtenu 1,619 voix a été proclamé conseiller général après le recensement général des votes au canton, M. Barillier n'en ayant obtenu que 1,588.
M. Barillier a attaqué l'élection de M. de Champvallier comme entachée de violence et d'intimidation en ayant altéré la sincérité.
Il résulte de l'examen de cette protestation, des pièces à l'appui et des déclarations de M. Barillier devant votre commission, que les faits allégués pouvant vicier l'élection se réduisent à cinq principaux. Je ne vous parlerai donc que de ceux-là, négligeant, pour épargner votre temps, qui serait inutilement perdu, les faits accessoires, auxquels M. Barillier a, d'ailleurs, renoncé. Je ne vous parlerai pas surtout le langage de la passion, car vous allez exercer une magistrature souveraine, et vous devez avoir l'esprit de justice, la sérénité de l'âme, qui conviennent à des juges.
Voici en quelques mois succincts, et aussi fidèles que succincts, l'historique de cette affaire :
Le vendredi 2 octobre paraissait dans le journal la Charente un article intitulé : L'élection de Villefagnan. Je vais me borner à vous lire les quelques lignes qui, d'après les déclarations entendues par votre commission, ont été provocatrices des faits principaux sur lesquels est basée la demande d'annulation de l'élection de M. de Champvallier.
MM. Rivet et Joubert, l'un maire de Villefagnan et l'autre adjoint, en même temps que suppléant de la justice de paix du canton, crurent devoir protester contre cet article le jour même où le journal précité arrivait à Villefagnan.
Je vais avoir l'honneur, Messieurs, de vous donner lecture e la circulaire que ces messieurs adressèrent aux électeurs du canton de Villefagnan ; circulaire qui fut distribuée le soir même et le lendemain, 4 octobre, à huit heures :
MM. Joubert et Rivet aux électeurs du canton de Villefagnan.

Le journal la Charente du 2 octobre 1874 affirme que nous avons délégué M. Barillier à un comité électoral républicain d'Angoulême.
ÉLECTEURS,
On vous trompe et l'on veut compromettre des citoyens dans lesquels vous avez toujours placé votre confiance.
Le comité républicain de 1873 n'a rien de commun avec le comité de la défense nationale constitué en 1870, dans un but purement patriotique, pour soutenir le Gouvernement en face de l'invasion ennemie.
Le comité, républicain de 1873, auquel assistait, le 4 janvier, M. Barillier, a été organisé par M. J. Massicault à l'effet « d'étudier un plan de conduite pour les républicains et spécialement pour la presse républicaine de la région.
Et jamais nous n'avons délégué M. Barillier à une réunion dont nous ne connaissions même pas l'existence.
Nous donnons donc un démenti formel à M. Barillier, qui veut faire croire aux électeurs que le comité de 1870 est le même que le comité de 1873.
Et puisque l'on nous rend cette justice que nous sommes aujourd'hui les adversaires de M. Barillier et les soutiens les plus fermes de M. de Champvallier, nous sommes heureux de confirmer cette assertion et de pouvoir, dans celte circonstance, dire hautement et publiquement à nos concitoyens, sans craindre d'être en contradiction avec le passé :
Votez pour M. de Champvallier !
E. Rivet et Joubert, Conseillers d'arrondissement.
Vu pour affiche :
E. DE CHAMPVALLIER.

A cette circulaire, M. Barillier répondit en ces termes :
AUX ÉLECTEURS.
Réponse à MM. Joubert et Rivet.
Je donne un démenti formel à MM. Joubert et Rivet.
J'affirme sur l'honneur que je n'ai assisté à aucun comité républicain en 1873.
ÉLECTEURS,
Voyez à quels moyens sont réduits mes adversaires !
On emploie contre moi le même système de tromperie qu'en 1871.
Faites justice, et votez pour votre dévoué concitoyen.
E. BARILLIER.

Mais le nombre des exemplaires de cette circulaire-affiche n'ayant pas paru suffisant, M. Barillier fit écrire et écrivit lui-même sur papier blanc une affiche nouvelle différant de la première et dont voici lecture :
Je donne un démenti formel à MM. Joubert et Rivet. J'affirme sur l'honneur que je n'ai assisté à aucun comité républicain en 1873.
Il est curieux de voir MM. Joubert et Rivet, républicains de vieille date, soutenir si énergiquement un partisan dévoué d'Henri V.
Électeurs, on emploie contre moi le même système de tromperie qu'en 1871. Vous n'en serez pas dupes.
E. BARILLIER.

Vu par nous, maire, pour légalisation de la signature de M. Barillier apposée ci-dessus.
Villefagnan, le 17 novembre 1874.
JOUBERT.
Vous avez dû constater que ces deux documents ne sont pas identiquement les mêmes. En effet, le second - celui écrit de la main de M. Barillier ou des mains de ses amis - contient
cette phrase, qui ne se trouve pas dans le premier : « Il est curieux de voir MM. Joubert et Rivet, républicains de vieille date, soutenir si énergiquement un partisan dévoué d'Henri V. »
M. Barillier a dit à votre commission que cette phrase avait été supprimée à Angoulême par l'imprimeur.
Elle fut placardée à huit heures du malin. A une heure et demie de l'après-midi, le garde champêtre de Villefagnan, par ordre du maire, enleva les circulaires-affiches manuscrites sur papier blanc de M. Barillier et les remit au brigadier et au gendarme Boulestreau, tous deux de la brigade de-cette commune. Ceux-ci se rendirent aussitôt chez M. Barillier; ils furent introduits dans son cabinet par une personne appartenant à sa maison, et ils lui demandèrent (je vais copier ici textuellement le procès-verbal de la gendarmerie) :
« ... Ces remarques faites, nous nous sommes rendus chez M.Barillier(Emile), âgé de quarante-trois ans, docteur en médecine à Villefagnan (Charente).Nous avons demandé à ce dernier si les affiches que M. le maire venait de faire enlever par son garde-champêtre et qu'il venait de nous remettre avaient été écrites et placardées par lui. Il nous a répondu que oui, et qu'il avait agi ainsi, bien qu'il savait qu'il n'en avait pas le droit, pour se défendre contre MM. Joubert et Rivet; qu'ils l'avaient attaqué, et, ne s'attendant pas à cela, il n'avait pas eu le temps d'en faire le dépôt au parquet, mais qu'il allait le faire aussitôt.
En conséquence, nous avons fait observer audit Barillier qu'il avait contrevenu à la loi pour avoir placardé sans permission des affiches non timbrées et sans en avoir fait le dépôt au parquet, et que pour ce fait nous dresserions procès-verbal contre lui. »
Voilà, Messieurs, la relation exacte des faits qui se sont produits à Villefagnan dans la journée du 4 octobre, mais auxquels il faut ajouter, pour compléter l'exposé des griefs articulés par M. Barillier :
1° Les bruits de son arrestation qui, d'après les termes de sa protestation, se seraient répandus sitôt après l'enlèvement des affiches et le transport des deux gendarmes dans sa maison ;
2° Enfin, la présence à Villefagnan, depuis neuf heures du matin, de deux gendarmes de la brigade de Ruffec.
J'ai, Messieurs, à vous transmettre le sentiment de votre commission sur l'importance qu'elle a accordée à chacun de ces griefs.
Je vais les reprendre un à un et les examiner dans l'ordre indiqué par M. Barillier lui-même :
Sur le premier grief, relatif à la circulaire de MM. Joubert et Rivet, votre commission a pensé : que ces messieurs, mis en cause directement et publiquement par le journal la Charente, avaient le droit de répondre publiquement à un article qui avait reçu une publicité considérable; que l'exercice de ce droit indéniable ne saurait constituer une manoeuvre frauduleuse pouvant altérer la sincérité du vote du 4 octobre, puisque cette polémique avait un caractère essentiellement personnel entre MM. Joubert, Rivet et Barillier.
L'enlèvement de l'affiche manuscrite de M. Barillier et le transport des deux gendarmes à son domicile sont deux faits tellement connexes que je vais les examiner simultanément.
A ce propos, laissez-moi vous rappeler les prescriptions de la loi sur l'affichage et le colportage:
D'après l'article 6 de la loi du 27 juillet 1849, « aucun écrit « ne peut être distribué ou colporté sans l'autorisation préfectorale.
D'autre part, d'après la loi du 22-23 juillet 1791 et du 10 décembre 1830, aucune affiche ne peut être apposée sans « autorisation. »
Je ne rappellerai que pour mémoire l'interdiction faite aux particuliers de placarder des affiches sur papier blanc ou non timbré.
Tel est le droit commun.
En matière électorale, il a été établi par la loi du 16 juillet 1850 une dérogation à ces régies. En effet, l'article 10 de cette loi porte :
Pendant les vingt jours qui précéderont les élections, les « circulaires et les professions de foi, signées des candidats, « pourront, après dépôt au parquet, être distribuées et affichées sans autorisation préalable de l'autorité municipale.
L'ordre donné par M. le maire de Villefagnan à son garde-champêtre d'enlever les affiches manuscrites de M. Barillier et le procès-verbal dressé par la gendarmerie, constatant une contravention à la loi sur l'affichage et le colportage, constituent-ils une manoeuvre frauduleuse ayant pour but de porter atteinte aux intérêts électoraux de M. Barillier, ou ne sont-ils que l'accomplissement d'un devoir imposé par la loi ?
Poser la question, Messieurs, c'est la résoudre ; car M. Barillier reconnaît lui-même qu'il ne s'était pas soumis aux prescriptions impérieuses de la loi ; et, dès lors, le maire ne pouvait se dispenser, sans manquer à ses devoirs, de faire constater régulièrement la contravention ; et on ne peut laisser dire que l'application, même rigoureuse, de la loi puisse être qualifiée de manoeuvre frauduleuse.
Qu'ont fait les deux gendarmes en se transportant chez M. Barillier? Ils ont rempli leur devoir. En effet, lorsqu'un gendarme constate une contravention, le décret du 1er mars 1854 lui impose l'obligation d'en dresser procès-verbal, d'en faire la déclaration au contrevenant, s'il le peut, et de procéder à un interrogatoire sommaire.
Il n'y a donc eu rien d'anormal et de répréhensible dans leur conduite. Elle ne pourrait, en aucune façon, constituer une violation de domicile, ainsi que l'a articulé M. Barillier dans sa protestation.
En effet, la violation de domicile ne peut exister que lorsqu'un gendarme pénètre dans le domicile d'un citoyen sans un mandat régulier délivré par un juge d'instruction ou sans être accompagné de l'autorité municipale ou d'un officier de police.
Mais le gendarme, en l'absence de ces formalités protectrices, peut, comme tout citoyen, pénétrer dans un domicile dont les portes lui sont ouvertes, et M. Barillier lui-même a eu la loyauté de rendre justice au brigadier et au gendarme Boulestreau, en déclarant à votre commission qu'ils s'étaient présentés avec politesse et qu'il les avait reçus avec bienveillance, car ils lui avaient apporté des paroles de regret. Ce fait paraît donc être exclusif de toute intention d'intimidation de la part de l'autorité.
Aussi, Messieurs, l'enlèvement des affiches et le transport de la gendarmerie chez M. Barillier nous ont paru être deux faits d'une légalité rigoureuse.
Des bruits d'arrestation de M. Barillier ont, dit-il, circulé à Villefagnan dans l'après-midi du 4 octobre ; et il prétend que ces rumeurs, en décourageant ses partisans, ont contribué à sa défaite.
Votre commission n'a pu trouver au dossier un seul document qui précisât la consistance de cette rumeur qui, d'ailleurs, n'avait pu se produire qu'à Villefagnan et dans l'après-midi ; et elle a, dès lors, pensé qu'elle n'avait pu exercer sur le résultat du vote à Villefagnan aucune influence fâcheuse pour M. Barillier, car M. Barillier était libre et n'avait qu'à se présenter pour la dissiper.
Enfin, M. Barillier considère comme un acte d'intimidation vis-à-vis de ses électeurs la présence à Villefagnan, le jour du vote, de deux gendarmes de la brigade de Ruffec.
En principe, toute mesure prise par l'autorité en vue d'assurer le maintien de l'ordre n'a jamais été considérée comme un acte d'intimidation. Cette question a été jugée par plusieurs arrêts, tous conformes.
En fait, deux gendarmes de Ruffec sont arrivés à Villefagnan à neuf heures du matin, le dimanche 4 octobre. Ils avaient une double mission :
La première, d'aider au service des tournées, organisé partout et toujours pour recueillir vite et sûrement, dans chaque commune, le résultat des voles et le transmettre au chef-lieu arrondissemental.
La seconde, de remplacer, s'il y avait lieu, pour le maintien de l'ordre public, la brigade de Villefagnan, incomplète à ce moment et, d'ailleurs, insuffisante pour les besoins du service général du canton en pareil jour.
Par tous ces motifs, Messieurs, votre commission a conclu à la validation de l'élection de M. de Champvallier.
C'est à vous, maintenant, qu'il appartient de prononcer.
Je vous ai dit, Messieurs, au début de ce rapport, que votre décision était souveraine et que cette absence de refuge et d'appel pour le protestataire devait nous inviter à une réflexion plus grande et à une parfaite impartialité.
Votre commission, Messieurs, a obéi fidèlement à ce double sentiment, et si elle vous a proposé de valider l'élection de M. de Champvallier, c'est que le dossier de cette affaire n'a révélé aucun fait de nature à en altérer la moralité.
M. Marrot a la parole pour combattre les conclusions du rapport favorable à la validation.
C'est toujours, dit-il, une question délicate que celle de la vérification des -pouvoirs d'un collègue. Mais, dans l'accomplissement de ce strict devoir, nous sommes juges; nous devons être juges indépendants et impartiaux. Les faits seuls me guideront, sans que je laisse apercevoir aucune trace d'esprit de parti.
Les deux concurrents ne sont séparés que par 30 ou 31 voix : un déplacement de 15 voix suffirait pour changer la majorité en minorité. De plus, avec 13 ou 14 voix de moins, le vainqueur n'aurait plus la majorité plus un du nombre des votants.
A cette situation presque en équilibre se joignent des faits très graves. Laissons de côté la polémique. En pareille matière, je comprends l'ardeur et presque la passion. MM. Joubert et Rivet, dont je n'examinerai point l'affiche, ont usé tard de leur droit, mais ils ont usé de leur droit. Pour y répondre, M. Barillier fait à son tour, le malin de l'élection, des affiches manuscrites et des affiches imprimées.
L'affiche manuscrite est facile sur le papier qu'il a sous la main, sur du papier blanc,contravention légère qui passe inaperçue en temps d'élection. M. de Champvallier avait aussi répondu, en 1871, par une affiche sur papier blanc : « C'est faux. »
Signé : Champvallier. De plus, aux dernières élections, pendant huit jours, avant le 4 octobre, une affiche blanche de M. de Champvallier est restée placardée sur les murs mêmes de la gendarmerie.
On aurait dû fermer les yeux des deux côtés. Loin de là, après être restées jusque vers deux heures, les affiches de M. Barillier sont lacérées par la gendarmerie; fait grave, contraire au droit et de nature à provoquer de la part des électeurs certaines réflexions. Que d'électeurs arrivent aux urnes sans parti pris bien formel ! La vue des gendarmes est incontestablement de nature à effrayer certains adversaires déclarés, qui renoncent à voter et même à en faire voter d'autres pour le candidat protégé par les gendarmes. Quelle hâte on met, d'ailleurs, à cette exécution des affiches! Pourquoi ne veut-on pas attendre au lendemain?
Ce n'est pas tout : on s'introduit chez M. Barillier. Le brigadier et son compagnon, venant de lacérer les affiches, entrent chez M. Barillier, qui demeure non loin du lieu du vote, lis ont encore en ce cas outre-passé leur droit. Cela fait bien réellement une violation de domicile, car il n'y avait aucune des circonstances exigées par la loi pour la régularité de cette visite. Je n'incrimine point les gendarmes, mais je résous une question de droit. Or, on ne savait point qui avait apposé ces affiches, et sans retard on se rend chez M. Barillier.
Celte promenade de deux gendarmes était capable de produire un écart de voix bien plus grand que celui qui résulte du dépouillement.
Le Français a le respect et même la frayeur de l'autorité.
Pareille démonstration au préjudice de M. de Champvallier aurait paru venir d'un zèle exagéré et imprudent, mais elle aurait du moins rétabli l'équilibre.
Si le rapporteur veut préciser les faits, sur l'invitation de M. Marrot lui-même.
Cette affiche blanche reprochée à M. de Champvallier n'était qu'une reproduction textuelle de l'affiche de couleur qu'on voyait à côté, affiche soumise à la formalité du dépôt, formalité qui avait été accomplie. Il n'y a donc pas eu deux poids et deux mesures. Il n'existait qu'un seul contrevenant, et l'on ne pouvait en poursuivre qu'un. Ce n'était point une contravention sans gravité, car en pareille matière on ne doit point s'occuper des intentions. La contravention appelle nécessairement une répression quelle qu'ait été l'intention du contrevenant. La gendarmerie devait la constater, sous peine de manquer à ses strictes obligations.
Quant à la visite chez M. Barillier, elle était naturellement indiquée, puisqu'on devait faire subir une interrogatoire au contrevenant. M. Barillier s'est, d'ailleurs, reconnu l'auteur de l'affiche avec une loyauté à laquelle je tiens à rendre hommage.
L'honorable M. Marrot regrette qu'on n'ait pas attendu au lendemain pour lacérer les affiches de M. Barillier.
Quelle théorie, Messieurs, que celle de renvoyer au lendemain l'exécution d'une prescription légale, l'accomplissement d'un devoir!
Il eût été, d'ailleurs, facile à M. Barillier de déposer ses affiches avant l'intervention de la gendarmerie. De huit heures à trois heures, on eût pu bien des fois faire le trajet nécessaire.
M. de Champvallier s'est soumis à la loi, pourquoi M. Barillier n'a-t-il pas voulu s'y soumettre? La loi doit être respectée par tous, et personne n'en doit renvoyer l'exécution au lendemain.
L'écart de 14 voix signalé par M. Marrot doit donc rester hors de cause, parce qu'un fait légal ne saurait vicier une élection. Mais y a-t-il eu même intimidation? M. Marrot a plus que moi l'expérience des hommes, et cependant il me permettra de lui dire qu'il est difficile de scruter les secrets du coeur humain et que l'esprit français doit faire supposer l'effet inverse de celui qu'affirme M. Marrot.
Voyez, d'ailleurs, les résultats comparés de l'élection à Villefagnan en 1871 et en 1874. Villefagnan avait donné, en 1871, 236 voix à M. Barillier; il n'en a donc perdu que 35 en 1874.
Marrot fait observer que cet argument tourne en sa faveur.
M. le Préfet demande la parole pour accomplir un devoir : celui de couvrir les fonctionnaires et les agents qui obéissent à la loi. II affirme hautement que, pendant la période électorale, l'autorité n'a eu qu'une préoccupation, l'exécution, et l'exécution stricte des lois. Ne censurez point le maire et les gendarmes, ils ont obéi comme ils devaient le faire, sous peine de faute grave, aux prescriptions de la loi du 16 juillet 1850, article 10, dont je crois devoir vous rappeler le texte.
M. de Champvallier veut rectifier un fait mal compris : l'affiche blanche signalée par M. Marrot à sa charge était tout simplement une de ses professions de foi, distribuées par milliers dans le canton, et dont un exemplaire a pu être placardé sur les murs de la gendarmerie aussi bien par un adversaire que par un partisan. Il avait, d'ailleurs, déposé l'affiche.
Quant à l'intimidation qui est reprochée à ma candidature, continue M. de Champvallier, elle aurait pu se produire sans changer le résultat des votes, On affirme ces changements.
Mieux vaut examiner ces votes avec précision que de rester dans un vague insaisissable. A Villefagnan même, où s'est produite la répression, M. Barillier n'a eu que neuf voix de moins qu'en 1871, soit 236 contre 227; tandis qu'à Courcôme, à Raix, à Theil-Rabier, où rien de pareil ne s'était produit, le nombre de mes voix s'est trouvé de beaucoup augmenté par suite de fluctuations si naturelles au suffrage universel.
M. Marrot affirme que la question ne porte point sur le dépôt des affiches, dont les fonctionnaires ne se préoccupaient nullement, mais sur leur couleur. Et les deux concurrents ont commis sur ce point la même irrégularité. Il aurait fallu conserver l'équilibre.
Et, du reste, on n'avait pas le droit d'enlever les affiches avant que la question n'eût été. tranchée par l'autorité compétente. L'arme du chasseur contre qui procès-verbal est dressé ne lui est enlevée qu'après jugement.
L'entrée du brigadier et du gendarme chez M. Barillier n'était pas moins illégale. Le garde forestier qui a pris un voleur de bois en flagrant délit n'a pas le droit de pénétrer chez lui s'il arvient à s'y réfugier.
Les faits étaient de nature à produire, et ils ont, en effet, produit une réelle intimidation, non pas, je l'accorde, sur les électeurs instruits, mais sur les électeurs peu éclairés, comme il en existe un grand nombre.
M. Daguerre avait raison de chercher la lumière dans la supputation des voix à Villefagnan. Mais celle lumière est en noire faveur; Courcôme ne peut servir d'argument inverse, car l'administration avait changé depuis 1871.
M. Daguerre tient avant tout à rendre justice à l'habileté de M. Marrot qui, sans avoir discuté un seul fait relatif à cette affaire, a pu composer une réfutation remarquable des arguments du rapporteur. Mais il faut aussi rétablir les faits. L'affiche de M. Barillier a été enlevée parce qu'elle n'avait pas été déposée au parquet. C'est incontestable ; cela résulte des faits constatés au dossier. En effet, le maire, s'il ne s'était préoccupé que de la couleur des affiches, aurait pu agir sans en référer au parquet. Il a agi, au contraire, avec une extrême prudence, car, sans songer aux bulletins qui se déposaient dans l'urne entre sept heures et deux heures, il s'est informé au parquet si la circulaire de M. Barillier y avait été déposée.
Quant à l'affiche blanche de M. de Champvallier, je crois la question jugée. Mais comme je rends hommage à la loyauté de M. Marrot, je tiens également à affirmer la mienne, qui égale la sienne. Je n'ai dit en aucune façon que les faits reprochés avaient dû nécessairement produire une certaine impression.
J'ai contesté, au contraire, à M. Marrot le droit d'affirmer cette émotion, et j'ai ajouté, non sans raison, que s'il y avait eu de l'émotion, les intérêts de M. de Champvallier auraient aussi bien pu en souffrir que ceux de son concurrent.
L'erreur de chiffres dans laquelle je tombais en supputant les suffrages de Villefagnan ne saurait rien prouver, car une erreur ne prouve jamais rien.
N'oublions pas le fait principal : l'enlèvement de l'affiche et la visite au domicile de M. Barillier, qui, étant absolument légaux, n'ont pu rien vicier dans l'élection.
M. le Président prononce la clôture du débat.
Il invite le Conseil à voter au scrutin secret, par oui et par non, sur la validité de l'élection de Villefagnan.
Il est procédé au vote, qui donne le résultat suivant :
Votants, 28.
Oui, 21 ;
Non, 6 ;
Bulletin blanc, 1.
En conséquence, l'élection de M. de Champvallier est validée.



Elections au Conseil Général de 1982, dans le canton de Villefagnan.
En patois et écrit par Géo.

Mon pov’ chéti, o y’a bin dau temps q’o s’était pas vu, daux couillonades de même à Villefagnan !... Pt’ête même jhamais !...
O lé à cause daux élections à thiau Conseil Ghénéral de nout Charente !...


Au premier cot, l’étiant cinq à s’présenter : Quatre houmes et ine fumelle :
Un communiste
Un socialiste
Un M.R.G
Un sans étiquette, mais nous y savions bin de quel couté q’l’était… à drète bin sûr !... A cause que l’était accoté peur ‘l’Onquie’ de R’ffec ; (1)
La fumelle zelle, a s’disait ‘dynamique’, O zou fallait bin peur accoter quatre bonshoumes !... A s’disait étout d’opposition.

La première jhornée s’passit pas trop bin peur la gauche daux socialistes ; l’ser o manquait 277 vouées a thiau candidat.
L’étiant thieuques uns à en causer :
« Bin couillon, q’décit l’Jean-Ciaude daux Métairies, y cré bin q’o lé foutu !... »
« O lé pas vrai, » q’zi décit l’Grand Saugnier q’était instructionné, à cause que l’était professeur au collèjhe, et q’è avour nout maire :
« L’gars D’Fontaine (2) l’a terjou dit q’o fallait pas vendre la pia dau louc avant d’l’aver foutu à bas… Y’allons pas foutre le thiu  dans la palisse tou’d’même ! »
Le se seriant casiment croch’tés, mais entre émis dau même bord o s’apianjhi terjou.
De jhornée l’travaylliant bin sûr, mais la neut…le dormiant pas-yére ; l’alliant coller daux affiches peurtout, l’douniant daux paperasses d’espyquement, et l’causiant d’boune part aux couillons q’aviant rin compris bin sûr et q’o fallait détervirer !...


L’ser dau deuxième cot, la gauche échauffait pas !... La drète, elle sembiait ben-aise ; 277 voées de mé, l’étiant sûr de zeus !...
L’y créyant tant, q’l’aviant tout préparé dans nout salle daux fêtes. L’aviant même ramené daux coyes de champagne daux darnières léghislatives, q’l’aviant point pu bouère, à cause q’o l’était l’Soury q’avait été élu coumme député. O lé z’avaient bin couillonnés q’o seye pas l’Onquie de R’ffec. (3)
L’aviant peurtant bin rigolé quand l’aviant causé de ‘dératisation’, mais o l’avait achalli !


Enfin qau ser, l’attendiant tertout l’résultat dans tielle salle daux fêtes de Villefagnan. Thiés coyes de Champagne étiant bin alignées su tielle tabie, coumme daux callaux su une parche. A couté, o y’avait daux collations q’daux fumelles aviant passé leur jhornée à graisser avec daux grillons, dau paté de cane, dau froumage de chebe, et tout pien de bounes affaires.
O l’était bin prêt peur l’résultat q’allait bin sûr être bon peur zeurs.
De l’aut couté , pas bin loin d’la mairie, les ghens daux autes coummunes arriviant avec zeurs résultats … Et tout cha’p’tit mon pauv chéti, o s’détervirait.
Quand thieux-là qui comptiant avant dounné l’résultat, et toutes les vouées bin comptées, ine fumelle, (o zi fallu bin dau courajhe à thielle pauv femme, que les drôles appeliant Tata) (4) bianche coumme un pét, dounni les résultats su un grand tabiau nègre accoté au mur :
« 21 vouées de mé peur le candidat d’gauche, q’a décit ; »
O fit l’effet d’ine piarre cheuillant dans ine bouse !...
« Y’avons tou’d’même eu chaud au thiu, q’décit l’grand Minfit en rigolant. »


La fouère fut vitement tarminée, le foutiant l’camp coumme daux lapins, à crère que l’aviant coyé dau vin nouvia d’matinée et q’o leur avait foutu la chiasse !...
O l’était peurtant pas l’époque.


O y’a bin dau temps de thielle histouère, ‘fi d’garce’.
Mais dis-don ? c’que y’avons jhamais su, o lé coument q’l’on fait peur saquer toute thielle boune mangeaille, qu’éti d’reste avour, bin doummaghe q’o s’parde !... Et pu fort : Qui q’l’avant foutu d’thiés coyes de Champagne q’aviant déjha r’fredzi un cot à R’ffec peur les léghislatives ?...
Le les avant bin ranghées bin sûr, bin piacées peur ine aut foué, mais étout bin résounabie… Pasq’à la mode d’un émi qui zou connaît, daux coyes de Champagne q’avant r’fredzi déjha deux foués, au troisième cot, o lé pas piaisant de zou dire…
Mais à voulant pu peter !.
..
Géo souvenirs 1988, Elections 1982
(1) Il s’agit du Docteur Alloncle maire de Ruffec à l’époque, a été député U.N.R
(2) Il s’agit évidemment de ‘Jean de la Fontaine’ rien à voir avec l’une des 3 fontaines de Villefagnan.
(3) André Soury paysan, candidat communiste, ardent défenseur des petites exploitations, plusieurs fois élu député, fort estimé, même par ses adversaires.
(4) Adjointe au maire du moment ‘Henri Legueut’, professeur au collège, devenue directrice par la suite, épouse du percepteur, surnommé ‘Tonton Pic-Sous’
.


Finalement Henri Dindinaud sera élu de 1982 à 1988.
En 2001, le Dr vétérinaire Jean-Pierre Régon avait dû sacrifier à un second tour car il ne disposait que d'une (selon moi) ou deux voix d'avance. Cette année là débutaient les scrutins communs conseil municipal et conseil général : des aînés qui avaient dans leur poche les bulletins se sont trompés d'urne (témoignage receuilli les jours suivants dans mon village, la personne concernée était vexée, le Dr Régeon aussi).

Les conseillers généraux du canton

  • Alexis Louis Gabriel POITEVIN de 1833 à 1848
  • Henry Louis BOUQUET-BELLAVAUD de 1849 à 1851
  • Alexis Louis Gabriel POITEVIN de 1852 à 1863
  • Edgard de CHAMPVALLIER de 1864 à 1889
  • Auguste BROTHIER de 1890 à 1892
  • Eugène GUITTON de 1892 à 1921
  • Dr Raoul FEUILLET de 1922 à 1940 (Maire de Villefagnan)
  • Dr Raoul FEUILLET de 1945 à 1947 (Maire de Villefagnan)
  • Louis ANDRE de déc. 1947 à 1970 (Maire de Raix et agriculteur)
  • Dr Henri LE GUEUT de 1970 à 1982 (Maire de Villefagnan de 1977 à 1982 et pharmacien)
  • Henri DINDINAUD de 1982 à 1988 (Maire de La Faye de 1977 à 1996 et agriculteur)
  • Dr Jean-Pierre REGEON de 1988 à 2006 (vétérinaire)
  • Edgard SAULNIER de 2006 à 2012 (retraité de l'enseignement)
  • Christiane Prévost depuis 2012 (secrétaire de mairie retraitée)

 


Un jour, je raconterai les "conditions" de l'élection de 2006. Cela vaut son "pesant d'or" : une subvention troquée contre une non-candidature... Si ! Si !!!

Depuis ce jour, je n'ai plus confiance en la démocratie...



 
 
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